Incendies : comment les projets de compensation carbone résistent aux flammes ?
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Incendies : comment les projets de compensation carbone résistent aux flammes ?

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Alors que des incendies font rage un peu partout en Europe et dans le monde, Capitaine Carbone est allé enquêter sur ces crédits carbone partis en fumée. Une situation qui met à mal les ambitions des entreprises pour contribuer à la neutralité carbone. Et si planter des arbres, n’était pas une si bonne idée ? Que deviennent ces crédits carbone ? Comment les projets se préparent face aux risques d’incendies ?

Les forêts européennes victimes du réchauffement climatique

En France, la situation est plus que jamais préoccupante. D’après la BDIFF, le nombre d’hectares brûlés en un mois dépasse le nombre d’hectares brûlés sur toute l’année 2021. Les violents incendies en Gironde ont détruit 20 600 hectares bouleversant tout un écosystème pour plusieurs dizaines d’années. Cette problématique s’étend aussi sur une bonne partie du vieux continent. En Espagne, au Portugal ou même en Grande Bretagne, de nombreux incendies se sont déclarés ces derniers mois détruisant plus de 517 000 hectares. Si la tendance se poursuit, cette année pourrait surpasser 2017, la pire année jamais enregistrée avec un total de 988 087 hectares brûlés.1 

Malheureusement, les périodes estivales sont loin d’être des cas isolés. En août dernier, la première partie du sixième rapport du GIEC stipulait que les événements climatiques extrêmes dus au réchauffement climatique seraient plus intenses et plus fréquents. Dopés par de rudes sécheresses et une chaleur sans précédent les mégafeux seraient, par voie de conséquence, plus nombreux. Opter pour des projets de reforestation ou de reboisement devient donc un pari de plus en plus risqué pour acheter des crédits carbone dans le cadre d’une démarche de compensation carbone volontaire.

Les forêts : Puits de carbone ou bombes climatiques ?

Véritables puits de carbone, les forêts représentent également de dangereuses bombes climatiques prêtes à relâcher d’innombrables tonnes d’équivalent CO2 dans l’atmosphère. Le nombre de tonnes de GES émises par incendie dépend du nombre d’hectares brûlés mais également du type de forêt touché. Selon le ministère de l’environnement canadien, un hectare de conifère incendié dégagerait en moyenne 2 tonnes d’équivalent CO2. En France, ces deux derniers mois, les incendies ont émis 344 000 tonnes de CO2, un record depuis les incendies dévastateurs de 2003.2

Au niveau international, 1 760 gigatonnes de CO2 équivalent ont été relâchées sur toute l’année 2021. Un chiffre comparable aux émissions annuelles de la Russie, 4ème plus gros pollueur de la planète.3

Faut-il continuer de parier sur les projets de compensation carbone forestiers ? 

Au vu de la situation actuelle, il est normal de se demander pourquoi les entreprises optent pour le financement de projets de compensation carbone volontaire forestier. Sur le territoire national, 100% des projets proposés par le Label bas-carbone sont des projets de compensation carbone relatif à la sylviculture (balivage, boisement, reboisement) et l’agriculture (Carbon Agri). Mais alors pourquoi ? 

« À ce jour, l’absorption du CO2 par photosynthèse reste notre meilleure option pour capter durablement les GES présents dans notre atmosphère. Bien entendu, d’autres méthodes de séquestration naturelles voire artificielles existent. Ces méthodes sont cependant plus onéreuses et plus incertaines. Les pratiques sylvicoles présentent une double fonction bénéfique pour le climat. À la fois, les arbres, les sols et la biomasse captent et stockent les gaz à effet de serre, mais en plus le bois réutilisé vient en substitution aux matériaux utilisés dans le bâtiment comme le bois d’œuvre (charpente, parquet, lambris, etc.) ou aux énergies fossiles (chauffage). », répond Gwenael Postec, associé chez OpenFôret

Les dispositifs pour faire face aux crédits carbone partis en fumée

©jkburton – Pixabay

Des études et contrôles pour anticiper les risques

Les conséquences pour une entreprise dont le projet de boisement ou de reboisement est parti en fumée restent encore très opaques. Que deviennent ces crédits carbone ? Faut-il amputer au bilan carbone de ou des entreprise(s) porteur(s) du projet, les tonnes d’équivalent CO2 relâchées ? Pour y répondre, Capitaine Carbone a fait appel à Olivier Gleizes, coordinateur de projets carbone pour le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF).

Comment sont gérés les risques dincendie au sein des projets forestiers Label bas-carbone ?

La gestion des risques d’incendie est propre à chaque standard de projets carbone. Ces risques sont traités par les méthodes forestières du standard en question. L’intégration du risque de non-permanence d’un projet est obligatoire pour tous les porteurs de projets qu’il soit dû aux incendies, aux tempêtes ou encore aux maladies. Il en va de la crédibilité du marché et des crédits carbone.

Concernant le Label bas-carbone, comment éviter que certains projets incendiés puissent relâcher des tonnes de GES dans latmosphère ? 

Cette gestion de risque se fait au travers d’études et de contrôles. Tout d’abord, il faut savoir qu’on applique automatiquement sur chacun des projets de boisement ou de reboisement un rabais de 10% sur la réduction des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) calculées. Ce dispositif nous permet d’anticiper les potentielles dégradations de la plantation dues aux risques sanitaires et aux tempêtes à savoir des événements très difficiles à prédire. Concernant maintenant les incendies. On regarde le taux des départements à risque et en fonction du danger d’incendie présent sur une commune (négligeable, faible, moyen, fort, très fort), on applique un rabais supplémentaire au projet variant de 0 à 15%. Pour vous donner un exemple, un projet situé en zone à risque d’incendie moyen se verra appliquer un rabais supplémentaire de 10%. Ces rabais fonctionnent un peu comme des bourses où on va mutualiser le risque en multipliant les pourcentages.

Concernant les crédits carbone, comment sont-ils générés et attribués ?

Il faut bien avoir à lesprit quun projet de compensation carbone labellisé Label bas-carbone a une durée de vie de 30 ans. Bien entendu les bois et forêts plantés ou replantés durent plus longtemps, mais cest la durée que nous avons fixée pour calculer le nombre de tonnes de GES que peut capter et séquestrer le projet. Cest également la durée de vie sur laquelle le porteur de projet sest engagé pour conserver le bois comme il se doit. Une fois la plantation réalisée, un contrôle, au bout de la cinquième année, est effectué pour vérifier l’état de viabilité du projet. Pour cela, laudit va vérifier si la densité de plant minimale pour atteindre lobjectif de captation est atteinte. À la suite de ce contrôle, lauditeur accorde la totalité des crédits carbone à l’entreprise (ou aux entreprises s’il s’agit d’un projet co-financé) auteure du financement. Il ne sagit donc pas de crédits ex ante de lannée 0 ni de crédits ex post puisque l’entreprise nattend pas 30 ans avant de percevoir ses crédits.

Si un incendie se déclare, que deviennent les crédits carbone partis en fumée ?

Tout dépend de la temporalité et de la véracité dans lesquelles intervient l’incendie. S’il a lieu les cinq premières années et que l’on considère, après contrôle, que le projet n’est plus viable, l’entreprise ne percevra pas les crédits carbones investis ou du moins pas en totalité. La somme perçue dépendra du nombre d’hectares brûlés. En revanche, si l’incendie intervient après le contrôle, les « bourses » préalablement définies sont là pour faire tampon, aux dioxydes de carbone relâchés dans l’atmosphère. L’entreprise pourra alors conserver la totalité des crédits carbone investis.

Faire « tampon » à laide dune réserve de crédits carbone

Une seconde méthode pour garantir la positivité d’un projet de compensation carbone forestier est de mettre en place un « réservoir-tampon » de crédits carbone. L’objectif ? Faire face au risque de non-permanence du projet dus aux événements imprévus (incendies, maladies, vents violents, etc.). Ces crédits carbone non commercialisés et mis de côté permettraient aux investisseurs de compenser les possibles fuites de CO2 du projet en question. Généralement majorée à hauteur de 20%, cette réserve de crédits carbone peut se constituer de différentes façons sur différents critères : 

  • Zone géographique,
  • Taille du projet,
  • Type de semence(s) plantée(s),
  • Durée de validité du projet,
  • Conditions climatiques,

Sur le papier cette solution tampon paraît fonctionner, en revanche, sur le terrain le constat est tout autre. Par manque de recul, on ne sait pas si les crédits carbone en réserve suffisent pour compenser les émissions d’équivalent CO2 relâchées sur toute la durée de vie du projet. D’après le Carbon Market Watch, le premier projet de compensation carbone forestier a été enregistré en 2009 par le label de certification Verra. Au manque de données s’ajoute la multiplication des risques de dégradation ainsi que l’augmentation de leur intensité. Plus un incendie sera destructeur, plus la réserve de crédits carbone associée au projet s’écoulera, ne laissant que trop peu de crédits au projet pour les années à venir. Ce fut par exemple le cas en Oregon, au nord de la Californie, ou un megafeu baptisé « Bootleg Fire » a détruit en juillet 2021 plus de 167 mille hectares soit l’équivalent de la superficie de Los Angeles. À cette époque, la zone tampon était sous tension mettant une nouvelle fois la compensation carbone sous le feu des critiques.4

Les bonne pratiques sylvicoles pour prévenir des feux de forêt

© reijotelaranta – Pixabay

Au-delà d’anticiper des risques, de nombreuses pratiques forestières permettent de ralentir la forte propagation d’un incendie voire de l’éviter. Détaillées au sein de plusieurs règlements (PSG, CBPF, RTG) en fonction de la taille de l’exploitation sylvicole, ces bonnes pratiques participent à la sauvegarde de tout un environnement. Parmi elles figurent : 

  • Débroussailler régulièrement la végétation autour des arbres (le but étant de limiter en combustible le feu de forêt),
  • Cloisonner en îlot de 25ha, par des pistes forestières, la parcelle (dans l’objectif d’isoler un incendie et de faciliter l’accès à ce dernier par les secours),
  • Respecter et maintenir en bon état les équipements forestiers et infrastructures de la Défense des Forêts Contre l’Incendie (pistes, vigies, points d’eau, barrières, panneaux, etc.),
  • Veiller à l’entretien du réseau hydraulique,
  • Assurer la présence de « bandes non boisées » pour stopper l’incendie dans son élan. 

À bien noter qu’il ne s’agit pas d’une liste exhaustive des bonnes pratiques à mettre en place et qu’en fonction des régions et de la taille de l’exploitation les usages peuvent varier. 

Participer au financement de projets carbone forestiers, reste à ce jour une des solutions les plus simples et durables pour contribuer à l’effort mondial de neutralité carbone. Malheureusement, en favorisant un climat chaud et sec propice au départ et à la propagation de feux de forêt, le réchauffement climatique met à mal les ambitions des entreprises qui souhaitent compenser leurs émissions. Il existe cependant des solutions qui permettent aux porteurs de projets de limiter les risques d’incendie sur leur exploitation. Des actions en amont peuvent également avoir lieu pour anticiper au mieux la perte de crédits carbone. En revanche, le manque de recul sur la situation ne nous permet pas aujourd’hui d’affirmer que ces dispositifs ont un réel impact sur le bon déroulement du projet. À suivre…

Retrouvez la rencontre de Capitaine Carbone avec Charles-Étienne Dupont, gestionnaire forestier professionnel agréé.

Sources

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