Filons en Aveyron. C’est de ce territoire que Thomas Mogharaei s’est inspiré pour créer, en 2025, Le Tapis de laine. À partir d’une ressource délaissée, la laine des brebis du Larzac, et d’un outil de production existant, une filature, Thomas Mogharaei a imaginé un tapis de yoga en laine, à la fois éthique et performant. Il nous parle de son parcours, de son coup de cœur pour l’Aveyron, de ses ambitions pour son entreprise et de la pérennité de la Filature Colbert, à Camarès, où sont fabriqués ses tapis de yoga.
Bonjour Thomas, en regardant ton parcours, j’ai vu que tu venais plutôt de la fonction publique à la base. Qu’est-ce qui t’as donné envie de te lancer dans ce projet entrepreneurial Le Tapis de laine ?
Bonjour Capitaine, oui c’est vrai, je suis juriste en droit public, donc j’ai une formation très ancrée dans les affaires publiques. J’ai d’ailleurs commencé ma carrière dans cet univers-là. Mais assez vite, mon parcours s’est construit dans une forme d’alternance entre travail auprès des collectivités et initiatives entrepreneuriales. J’ai toujours eu ce double tropisme : d’un côté, l’intérêt pour l’action publique et les territoires, et de l’autre, l’envie d’entreprendre, de créer et d’aller plus vite. Un élément clé dans mon parcours, c’est l’Aveyron. À la fin de mes études, je m’y suis installé pour une opportunité professionnelle, un peu par hasard au départ, puisque je ne connaissais pas vraiment le territoire. J’y ai travaillé pendant deux ans pour le maire de Rodez, et avec le temps, je me suis profondément attaché à ce territoire. J’y ai mené une première expérience entrepreneuriale avec un acteur local, puis je suis revenu vers la sphère publique en travaillant notamment avec le député du Sud-Aveyron. Lors de cette collaboration, nous avons beaucoup travaillé sur la place de la brebis dans le Sud-Aveyron — à la fois comme symbole culturel et comme levier économique, notamment dans le contexte des 100 ans de l’AOP Roquefort. On a coécrit ensemble un ouvrage sur le sujet, avec un diagnostic du territoire et des pistes de réflexion assez ouvertes. Et ce travail m’a donné envie de passer d’une approche plutôt stratégique et analytique à quelque chose de beaucoup plus concret.
Je me suis demandé comment, à mon échelle, je pouvais m’inscrire dans cette dynamique et proposer une initiative tangible. C’est comme ça qu’est née l’idée de me lancer dans ce projet autour du tapis de laine : une manière de valoriser une ressource locale en m’inscrivant directement dans l’économie du territoire.

Photo Le Tapis de laine.
On peut donc dire que ton expérience dans le service public sur le territoire aveyronnais a nourri la construction de ton projet ?
Oui, à 100 %. Même si j’ai œuvré dans des univers assez différents, il y a une vraie cohérence dans mon parcours, et elle tient beaucoup à l’Aveyron. J’ai toujours fait en sorte que mon travail auprès des collectivités fasse écho à mon envie d’entreprendre. Ce que je voyais sur le terrain, ce que je comprenais des enjeux locaux, nourrissaient directement mes envies de projets.
Finalement, ce qui change, c’est surtout la manière de travailler (le cadre, la méthode) mais le fond reste le même : une volonté d’agir à l’échelle d’un territoire, en lien avec ses réalités. Sur le sujet de la laine, même si mon projet est ancré localement, la problématique est clairement nationale. En 2023, un rapport de l’État montrait que 90 % de la laine produite en France était jetée chaque année. Donc il y a une vraie prise de conscience qui dépasse largement un territoire. Après, l’Aveyron a une place particulière, puisque c’est le premier département ovin de France, notamment grâce à l’AOP Roquefort. Donc travailler sur la laine ici a du sens.
Et puis, plus largement, je pense que le projet s’inscrit dans des tendances de fond : le retour du “fabriqué en France”, une attention croissante à des modes de consommation plus responsables, mais aussi un intérêt renouvelé pour les matières elles-mêmes et leur traçabilité.
Est-ce que tu peux expliquer le cœur de ton activité, et notamment le processus fabrication, qui est un élément central du projet ?
Le cœur de l’activité, aujourd’hui, c’est le tapis de yoga. En fait, le point de départ a été assez concret : on est partis de l’outil de production disponible localement. Depuis 2023, il y a une filature qui a rouvert dans le sud de l’Aveyron, et c’est à partir de ses capacités de transformation que j’ai réfléchi aux produits qu’on pouvait développer. En travaillant avec eux, on a réussi à mettre au point un feutre de laine assez particulier : environ un centimètre d’épaisseur, très dense, avec à peu près un kilo de laine par mètre carré. Cela donne un matériau à la fois solide et durable. Mais au-delà de l’aspect technique, il y a aussi une logique liée à la matière. Historiquement, la laine issue des brebis de l’AOP Roquefort était utilisée pour la literie, notamment pour ses propriétés de rebond. C’est une laine qui a une vraie élasticité naturelle. C’est cette qualité qu’on est allé chercher. Dans le yoga, comme dans beaucoup de pratiques sportives, les articulations sont très sollicitées, et c’est souvent là que se créent des points de tension ou d’inconfort. L’idée a donc été de s’appuyer sur les qualités naturelles de la laine pour répondre à un besoin très concret : améliorer le confort articulaire, grâce à un matériau à la fois dense, souple et résilient.

Photo Le Tapis de laine.
Parlons de l’aspect environnemental, qui est un argument important du Tapis de laine, qu’est-ce qui différencie concrètement tes tapis de ceux qui existent déjà sur le marché et qui communiquent sur leur éco-conception ?
Le point de départ, c’est vraiment un constat sur la matière. Aujourd’hui, la grande majorité des tapis de yoga sont fabriqués soit en caoutchouc, soit en matières synthétiques issues de la pétrochimie. Et dans les deux cas, ce sont des matières qui viennent de loin, souvent de l’autre bout du monde.
Donc déjà, il y avait une première évidence : si on pouvait s’affranchir de ces matières importées et se fournir localement, ce serait un vrai levier d’impact. Nous, en l’occurrence, la laine qu’on utilise est sourcée dans un rayon très proche, entre 1 et 40 kilomètres autour de nous, dans la zone de Roquefort. On est vraiment sur un ancrage territorial très fort.
Ensuite, il y a la question de la ressource elle-même. La laine est une matière renouvelable : chaque année, les brebis doivent être tondues, pour des raisons de bien-être animal. Donc la ressource existe déjà, de manière régulière. Le paradoxe, c’est que jusqu’à récemment, une grande partie de cette laine était tout simplement jetée. Notre démarche, c’est justement de dire : on a autour de nous une matière locale, naturelle, de qualité, qui n’est pas valorisée. Comment est-ce qu’on peut lui redonner une utilité, une valeur ?
Il y a aussi toute la manière de produire. On a fait le choix de travailler avec des acteurs locaux et de s’inscrire dans une logique la plus responsable possible. Par exemple, on s’appuie beaucoup sur des structures d’insertion pour la production. Les premiers tapis ont été fabriqués comme ça, et aujourd’hui encore, on continue à collaborer avec ces structures, notamment pour d’autres produits, comme les sacs pour les tapis.
Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui 90 % de la laine est jetée ou brûlée, et qu’elle est finalement traitée comme un déchet ?
D’abord je dois dire qu’il y a quelque chose qui me gêne profondément dans cette idée de traiter la laine comme un “déchet”, alors que c’est une matière naturelle et noble. Il y a presque quelque chose de choquant là-dedans. Sans même parler de la matière elle-même, il y a aussi une dimension humaine. Derrière cette laine, il y a le travail des éleveurs. Entretenir un troupeau, c’est un engagement sur toute une année. Donc voir une partie de cette production être simplement jetée, c’est comme si on dévalorisait ce travail. Je trouve qu’il y a une forme de non-reconnaissance, voire d’irrespect. Et justement, notre démarche, c’est aussi de redonner de la valeur à cette matière, mais aussi, indirectement, à tout le travail qu’il y a derrière.
La raison principale pour laquelle cette laine est jetée est assez simple : transformer la laine, coûte cher. Le lavage, le tri, la transformation… tout cela demande du temps, des infrastructures et donc des coûts importants. Depuis les années 80, il y a eu un basculement progressif : le consommateur a privilégié le prix plutôt que la qualité des matières. Tout cela s’est accompagné de délocalisations massives et du développement de matières synthétiques, issues de la pétrochimie, qui sont beaucoup moins chères à produire.
Pendant longtemps, ce modèle a dominé. On a consommé des produits moins chers, plus accessibles, sans forcément se poser la question de leur origine ou de leur composition. C’était une forme de confort de consommation. Mais depuis une dizaine d’années, il y a une prise de conscience qui s’opère. À la fois sur les enjeux environnementaux (quelles matières on utilise, quel est leur impact) mais aussi sur les enjeux sociaux et économiques : où et comment sont fabriqués les produits, dans quelles conditions, par qui.
Cette évolution se ressent dans les comportements d’achat. Certains consommateurs sont prêts à payer un peu plus cher pour des produits dont ils comprennent l’origine, la fabrication, et les valeurs. Donc aujourd’hui, on est dans une période de transition : la laine a été délaissée pendant des décennies pour des raisons économiques, mais elle retrouve progressivement de l’intérêt, parce que les attentes des consommateurs évoluent.

Photo Le Tapis de laine.
Le choix de faire des tapis de yoga, au-delà de aspects de faisabilités techniques évoqués, est-il aussi lié à une cible particulière ? Est-ce que les pratiquants de yoga sont, selon vous, plus sensibles à l’éthique des produits qu’ils consomment, sans rentrer dans les clichés évidemment ?
Oui, clairement. Il y a une vraie cohérence entre le produit et la cible. Le yoga, par essence, est une pratique qui invite au recentrage, à la connexion à soi, mais aussi, d’une certaine manière, à la nature. Il y a une forme de paradoxe aujourd’hui : on cherche à se reconnecter, à s’ancrer au sol, mais en utilisant un tapis en plastique ou en matière synthétique.
C’est quelque chose qui m’a toujours un peu interpellé. Il y a un décalage entre l’intention de la pratique et le support qu’on utilise. Du coup, l’idée de proposer une matière naturelle, comme la laine, dans ce contexte-là, est assez évidente. Elle vient presque rétablir une forme de cohérence dans la pratique. Je pense que ça résonne naturellement chez les pratiquants de yoga, qui sont souvent déjà sensibles à ces questions, que ce soit l’attention portée au corps, à l’environnement, ou à la manière de consommer. Donc oui, le choix d’un tapis de yoga en matière naturelle est à la fois technique et symbolique.
Objectivement, je pense qu’on propose aujourd’hui l’un des tapis les plus confortables du marché. Et dans la pratique, ce confort fait une vraie différence : on le ressent concrètement, notamment au niveau des appuis et des articulations. Ensuite, il y a évidemment la dimension du made in France qui compte aussi. Cela implique de payer un peu plus cher, c’est vrai, mais en contrepartie, on a un produit fabriqué localement, avec une matière naturelle, et qui est aligné avec ces valeurs-là.

Photo Le Tapis de laine.
Vous évoquiez le savoir-faire local et la filière textile, qui est en difficulté en France. Est-ce que cela a été compliqué de trouver des compétences ou de structurer la production ?
En réalité, le sujet principal, ce n’est pas tant le recrutement que l’existence même de l’outil de production. La filature avec laquelle on travaille a été portée à la fois par les collectivités locales et par les éleveurs eux-mêmes, qui sont d’ailleurs les premiers investisseurs. Leur objectif est clair : redonner de la valeur à leur laine en recréant un outil capable de la transformer localement. Mais une filature, c’est un outil industriel très lourd. On est souvent sur des machines anciennes, parfois des années 80, rachetées d’occasion, avec des coûts d’entretien et d’énergie très élevés. Ce sont des structures qui sont, aujourd’hui, économiquement fragiles.
Même quand elles se positionnent sur des marchés porteurs, comme l’isolation en laine, ça reste compliqué. Sur le papier, c’est un matériau très vertueux — écologique, performant, sain — mais dans la réalité, beaucoup de consommateurs continuent de privilégier des solutions moins chères comme la laine de verre, parce que ce sont des matériaux invisibles dans une maison, cachés derrière une cloison, alors souvent on ne mettra pas un gros budget là-dessus.
Pour nous, l’enjeu dépasse largement notre produit. Il s’agit aussi de participer au maintien de cet outil de production local, qui est à la fois précieux et fragile. Très concrètement, la filature qui fabrique nos tapis est en difficulté, et sa pérennité n’est pas garantie. C’est pour ça qu’on essaie de construire un modèle qui tienne la route économiquement. Parce qu’on peut avoir toutes les meilleures intentions du monde, produire localement, de manière responsable, bien rémunérer les acteurs, si l’activité ne fonctionne pas, elle ne dure pas.
Vous avez déjà lancé un tapis de yoga (et un sac en cuir), mais est-ce que vous avez d’autres ambitions avec la matière laine ?
Oui, courant avril 2026, on va sortir un tapis d’éveil pour enfants. C’est toujours un produit “tapis”, mais avec un usage différent.
Le choix de rester sur ce type de produit est aussi lié au fabriqué en France : produire localement, avec des matières nobles et naturelles, implique des coûts importants. Pour proposer des produits à un prix correct et abordable, il faut que la production soit bien pensée et efficace. C’est pour cette raison qu’on avance par étapes. L’entreprise est jeune, et notre objectif est de grandir de manière progressive, en restant sur des produits qui nous permettent d’optimiser la production. Concrètement, on a développé un savoir-faire autour du tapis de yoga, et maintenant on le décline sur le tapis d’éveil. C’est un prolongement logique : on utilise la même compétence, le même outil de production, et on crée un produit adapté à un autre usage.
Pour l’instant, vous n’avez pas de label écologique. Est-ce un choix délibéré ou est-ce quelque chose que vous envisagez pour l’avenir ?
Honnêtement, je ne pense pas que notre produit ait besoin d’un label. La laine est locale, traçable, transformée dans des conditions transparentes et responsables… pour moi, tout cela parle de lui-même. Je trouve d’ailleurs que c’est assez valorisant de voir que les consommateurs le reconnaissent sans qu’on ait besoin d’un label. Bien sûr, peut-être qu’à un moment, si on veut vendre à l’international, un label pourrait aider, et encore ! Mais localement, notre éthique est visible et tangible, un label ne prouvera rien de plus. On m’a souvent conseillé au début du projet d’aller chercher un label, de comparer celui-ci ou celui-là. Mais franchement, ce n’est pas ma priorité. Je préfère consacrer mon temps au produit et à la filière, plutôt qu’à me noyer dans les tâches administratives pour obtenir un certificat.
En réalité, on va même plus loin que certaines conformités administratives : notre tapis est compostable. À la fin de sa vie, on peut le couper et l’utiliser comme engrais. Pas de plastique, pas de déchets. Pour moi, c’est tout simplement du bon sens.
Pour en savoir plus sur Le Tapis de laine : www.letapisdelaine.fr
Vous aimerez aussi
Rihet – Entretien avec une entreprise engagée
Fondée en 1978, Rihet est une entreprise bretonne de BTP spécialisée dans l’électricité générale, la plomberie, le chauffage, la ventilation, la climatisation et les énergies renouvelables. En 2021, Simon Aillard et Adrien Caro reprennent les rênes de Rihet. Ils gardent l’ADN de cette entreprise familiale mais commencent à prendre en main le sujet de l’impact [...]
Le 08 avril 2026 < 1 min. de lecture
Deesco – Entretien avec une entreprise engagée
Chaque jour, des entreprises françaises s’impliquent activement dans la transition écologique. Des entrepreneurs engagés mènent diverses actions en faveur de la protection de la biodiversité, de la réduction de nos émissions de GES, tout défendant un mode de vie plus durable. En tant que média d’information, notre mission est aussi de vous partager ces initiatives [...]
Le 10 février 2026 < 1 min. de lecture
Telecoop – Entretien avec une entreprise engagée
Chaque jour, des entreprises françaises s’impliquent activement dans la transition écologique. Des entrepreneurs engagés mènent diverses actions en faveur de la protection de la biodiversité, de la réduction de nos émissions de GES, tout défendant un mode de vie plus durable. En tant que média d’information, notre mission est aussi de vous partager ces initiatives [...]
Le 13 janvier 2026 2 min. de lecture