Art contemporain : des artistes engagés dans un milieu encore très carboné

L’exposition gratuite The Parisianer installée au cœur du Jardin des plantes à Paris jusqu’au 13 octobre 2021, propose 21 œuvres racontant l’Histoire du muséum d’histoire naturelle, les découvertes scientifiques sur le monde du vivant, ou encore se projetant dans un avenir post réchauffement climatique. Une exposition qui nous donne l’occasion d’évoquer l’engagement écologique de certains artistes misant sur le choc visuel ou la pédagogie scientifique pour illustrer l’urgence de la crise climatique. Cet art dit « écologique » contraste parfois avec « le monde de l’art », un secteur jusqu’ici très carboné qui a commencé à se préoccuper tardivement de son impact sur l’environnement.

Un voilier tente de se frayer un chemin avec difficulté dans un amoncellement de déchets compacts, une baleine nage au-dessus d’un éléphant et d’autres animaux terrestres qui semblent s’être adaptés à la montée des océans, une explosion cataclysmique laisse peu d’espoir à la survie de toute humanité,…parmi les affiches inédites exposées au Jardin des plantes, à l’occasion de la sortie de l’ouvrage « The Parisianer. Chroniques du Muséum »1, certaines imaginent les futures conséquences désastreuses d’une activité anthropique sans limite. Ces affiches reprenant l’esthétique vintage des Unes du magazine The New Yorker ont été réalisées par des illustrateurs de talent, elles sont belles, à n’en pas douter, mais ce qui fait tout l’intérêt de cette exposition c’est bien le message qui se cache derrière cette apparente beauté. Qu’elles illustrent les découvertes de l’histoire naturelle ou un futur apocalyptique fantasmé, toutes les Unes de ce magazine imaginaire (The Parisianer) ont pour but premier d’ouvrir les yeux de ceux qui les contemplent sur l’urgence de préserver la nature, la faune et la flore, sans lesquelles nous ne pourrions survivre. Ici l’art s’engage dans la lutte contre le réchauffement climatique par le prisme de la science et de l’histoire du Muséum d’histoire naturelle. D’ailleurs ces affiches sont complétées par des ressources pédagogiques, elles aussi gratuites, sous forme de podcast, qui nous entraînent dans un voyage audio entre passé et futur pour mieux comprendre les enjeux de la préservation de notre habitat.  

Quand l’art rencontre la science et l’écocitoyenneté

Comme le pensait George Braque « L’art est fait pour troubler. La science rassure. », avec cette démarche à la fois esthétique et scientifique, l’exposition du Jardin des Plantes fait écho à d’autres performances artistiques qui s’emparent de la crise climatique, en affichant une réelle volonté de sensibiliser l’opinion et d’expliquer le pourquoi du comment, voire même de proposer des solutions. C’est le cas notamment du street artiste Andreco2, qui avec son doctorat en ingénierie environnementale, n’hésite pas à briser les frontières entre recherche scientifique et démarche artistique. En 2015, à l’occasion de la COP 21 à Paris,  il présente pour la première fois son projet Climate qui se matérialise par des performances artistiques publiques en pleine rue et des séminaires dans différentes villes européennes, expliquant par étape les causes et les conséquences du dérèglement du climat. L’une de ses interventions les plus marquantes est celle de Venise, pour la 4ème étape de son tour d’Europe, Andreco a illustré la montée des océans avec la création d’une peinture murale reprenant les données et formules mathématiques prouvant la hausse du niveau de la mer dû au réchauffement climatique.

Performance de l’artiste Andreco à Venise. Climate 04-Sea level Rise.

L’artiste français Jérémy Gobé3, lui, est descendu en dessous du niveau de la mer, en devenant un ardant défenseur du monde sous-marin, avec son projet Corail Artefact, pour lequel il a commencé par réaliser une véritable étude des récifs coralliens. Son objectif était de les reproduire à travers des créations artistiques : peinture, dessin, sculpture. Mais en 2017, son observation attentive lui permet de faire le lien avec une méthode de dentelle similaire à l’armature du corail. Cette révélation va ensuite faire l’objet d’une vraie recherche scientifique, et du développent d’innovations capables de régénérer les barrières de corail. L’art écologique transcende alors sa vocation de « sensibilisation »pour mener vers un artisanat concrètement utile à l’environnement.

Réalisation de Jérémy Gobé pour le projet Corail artefact. Photo : theinstantwhen.taittinger.fr

Cette notion d’art « utile » si on peut la définir ainsi, se retrouve aussi chez Tomas Saraceno4 qui s’intéresse davantage à l’aérien dans ses installations qui font cohabiter l’art, les sciences, l’énergie et l’architecture. L’artiste argentin est totalement fasciné par la possibilité de vivre dans les airs, comme avec son projet Aerocene pour lequel il a imaginé des « formes de structures aériennes mobiles » totalement indépendantes des énergies non renouvelables. Un véritable mouvement s’est créé autour de Tomas Saraceno et une communauté d’artistes et scientifiques toutes disciplines confondues se mobilisent pour sensibiliser sur l’environnement et surtout expérimenter des solutions éthiques de mobilité sans émission de carbone.  

Conférence engagée de Tomas Saraceno, TED 2017.
Aerocene. Photography by Janis Elko

Quand les artistes sensibilisent par un électrochoc visuel et médiatique

La lutte contre le réchauffement climatique du côté des artistes contemporains ne passe pas uniquement par une association avec la recherche scientifique. L’engagement environnemental peut aussi prendre la forme d’une performance destinée à réveiller les consciences de manière très frontale. On se souvient notamment de l’œuvre du sculpteur Lorenzo Quinn2 à la Biennale de Venise en 2017, qui représentait deux mains d’enfant géantes sortant du canal, tentant de supporter l’hôtel Ca’ Sagredo. Intitulée Support, cette sculpture était une protestation contre le tourisme de masse, notamment les bateaux de croisière se baladant sur le canal et qui polluent la cité des Doges, déjà menacée de disparition par le réchauffement climatique. Lorenzo Quinn a fait de la défense de la nature sa source principale d’inspiration et de motivation, avec souvent des œuvres monumentales et visuellement très explicites comme la série Force of Nature, Give ou encore Gaïa.5

“Support”, l’œuvre de Lorenzo Quinn à la Biennale de Venise en 2017.

Exposer des œuvres dans la rue est encore le moyen le plus sur de faire passer le message au plus grand nombre. Le très célèbre street artiste Banksy2 l’a bien compris. Très engagé avec des idées clairement « anti-système », il n’hésite pas à s’exprimer sur la cause environnementale dans ses graffitis. Il dénonce, souvent avec une certaine ironie provocatrice, le comportement honteux des Hommes avec la nature, nous mettant sous les yeux notre faculté à dévaster la planète, et donc à nous autodétruire. Banksy inspire aussi de nombreux jeunes artistes de rue de plus en plus sensibles aux enjeux écologiques et qui utilisent leurs bombes de peinture pour alerter ceux qui dirigent la Terre droit dans le mur.

Peinture murale près de Marble Arch, dans le centre de Londres, attribuée à Banksy. Tayfun Salci / ANADOLU AGENCY

Vrai art écologique ou récupération polémique ?

Choquer visuellement et médiatiquement, c’est le choix qu’a également fait Olafur Eliasson2 connu pour ses installations très impactantes. En 2003, il met en scène The Weather Project à la Tate Gallery de Londres afin de proposer une expérience sensorielle unique au public, évoquant la surchauffe de la planète grâce notamment à un soleil géant dégageant une forte chaleur et beaucoup de lumière. Plus tard, en 2015, l’artiste danois fait sensation avec Ice watch lors de la COP21 à Paris. Considérant que la fonte des glaces n’est pas assez prise au sérieux parce qu’invisible et très lointaine pour la plupart des gens, il décide de rapporter du Groenland, d’énormes blocs de glace et de les laisser fondre devant le Panthéon. Cette performance a créé la polémique, puisque en faisant faire le voyage à ses blocs de glace depuis l’Arctique, l’empreinte carbone et le principe même de prélever de la glace flottante ont été très critiqués par les détracteurs d’Olafur Eliasson. L’artiste s’était défendu de ce paradoxe en arguant que le jeu en valait la chandelle, étant donné que l’impact de son œuvre sur les consciences seraient bénéfiques à la planète. Un argument très discutable pour l’historien de l’art Paul Ardenne qui dénonce ce type de performance à l’éthique douteuse : « Un art vraiment écologique est fondé sur un principe d’éthique, incontestablement. Si la création doit être grandiloquente, destructrice de l’environnement, comme l’a été Olafur Eliasson avec Ice Watch, ce n’est pas un art écologique, c’est un art “du consensus écologique”, qui en parle parce que c’est à la mode. Au fond, la vérité d’une œuvre d’art écologique est son humilité, et sa très grande générosité. » confit-il au site linfodurable.fr.6

L’installation ICE WATCH par Olafur Eliasson.

« On peut m’objecter, à juste titre, que le transport de la glace a un coût environnemental. J’ai estimé son empreinte carbone et je l’ai mise en balance avec la force du message. J’assume ma responsabilité. Je pense qu’éthiquement, l’importance du projet, son impact, seront bénéfiques au final pour la planète. […] Face à la glace, à sa beauté incroyable, à son âge –des centaines de milliers d’années, bien plus que l’âge de Paris-, les gens prendront conscience physiquement du réchauffement climatique. Ils pourront la toucher, l’écouter craquer. »7 Olafur Eliasson, artiste

En effet, la frontière est parfois mince entre les artistes réellement engagés et ceux qui se servent du sujet de l’environnement uniquement pour gagner en notoriété. Pourtant l’art écologique est un vrai courant auquel Paul Ardenne a consacré un ouvrage en 2018 (Un art écologique) mettant en valeur des artistes à la démarche sincère, défenseurs d’un message écologique cohérent avec leur propre façon de vivre.

« L’art écologique recouvre donc un ensemble de propositions très variées : il peut s’agir de formes extrêmement belles et simples qui transcendent le rapport sensible qu’on peut avoir à la nature, pour réapprendre à aimer son environnement, ou, à l’autre bout du spectre, d’œuvres carrément politiques qui incitent non seulement à regarder mais aussi à faire, à agir, à dépasser le spectacle pour devenir un “spectacteur”. » Paul Ardenne, historien de l’art

Monde de l’art : des émissions carbone qui noircissent le tableau

Ces artistes rattachés au mouvement de l’art écologique, appartiennent néanmoins à un milieu au bilan carbone plus que mitigé. Le monde de l’art a en effet un retard considérable en matière de conscience écologique. Transports d’œuvres aux quatre coins du globe, déplacements d’acheteurs fortunés à la mobilité très carbonée, gaspillage d’installation à usage unique pendant les nombreux événements consacrés à l’art, ou encore les conditions de stockage des œuvres qui font exploser la facture énergétique, … le milieu de l’art semblait jusqu’ici incompatible avec l’éco-citoyenneté. Heureusement depuis quelques années, les choses commencent à changer. Entre les artistes engagés pour la planète qui poussent ces lieux culturels à se décarboner et des associations comme Art of Change 21 ou COAL (Coalition pour l’art et le développement durable) qui tentent d’aider artistes, musées et organisateurs de foire-exposition à réduire leur consommation d’énergie, le milieu de l’art se réveille, tardivement certes, mais le virage du côté vert de la force semble amorcé.8

Une galerie de solutions vertes parfois complexes à mettre en œuvre

Pour mettre en phase la problématique environnementale et le monde de l’art, le ministère de la culture en France a mis en place une équipe dédiée à l’application de la Stratégie nationale de transition écologique vers un développement durable, entre 2015 et 2020. Une première étape qui a notamment permis de réaliser le bilan carbone de grands musées comme Le Louvre et d’entreprendre des travaux d’économie d’énergie. Un chantier colossal puisque ces institutions culturelles sont souvent installées dans des bâtiments hors d’âge, vastes et très mal isolés.

Cependant, le pôle d’émission carbone le plus important reste le transport des œuvres. En effet, les expositions temporaires dans les musées, ou les grandes manifestations d’art comme la FIAC ou les biennales d’art contemporain entraînent des déplacements d’œuvres par avion à travers le monde. Des efforts sont réalisés pour réduire les émissions, comme favoriser les transports groupés, adopter des conditionnements plus adaptés, mais en vérité le modèle même d’exposition temporaire est remis en question par la pollution qu’elle engendre. Il est parfois complexe de faire un choix entre diffusion de la culture et responsabilité écologique. Toutefois pour éviter de cloisonner l’art à l’intérieur des frontières d’un pays, certains musées ont décidé d’exposer des reproductions ou de passer par la réalité virtuelle. Le transport est économisé, mais il est à craindre que le public ne se déplace pas non plus pour voir des copies réelles ou virtuelles.8

Les galeries et musées commencent également à limiter leurs déchets en réutilisant au maximum des éléments d’emballage et de décor liés aux installations temporaires, à l’image de la Bibliothèque nationale de France (BNF), l’une des premières institutions en France à prendre de bons réflexes écoresponsables pour ses expositions temporaires. D’autres privilégient des matières réutilisables, comme le MAC/VAL de Vitry-sur-Seine qui utilise des cimaises en briques de médium modulables et donc en capacité de s’adapter à tous les types d’exposition.9 Enfin, des associations se mobilisent pour gérer la récupération de vitrines, et autre matériaux de présentation, comme la Réserve des arts10, qui se charge de les réemployer dans le cadre d’une démarche basée sur l’économie circulaire.

L’Entrepôt de l’association la Réserve des arts à Pantin. Photo : biennale-emergences.fr

Du point de vue du stockage des œuvres, là aussi les choses évoluent. Grâce à la recherche scientifique, les normes de conservation sont moins drastiques au niveau des températures idéales, ce qui permet de réduire la facture énergétique liée à la climatisation. D’autre part des innovations écologiques viennent au secours des conservateurs, comme la technique de conservation par anoxie.11 Développée par l’entreprise Absoger, cette solution permet de traiter les œuvres afin d’éviter le développement des insectes, des larves et des œufs qui pourraient les altérer, sans utiliser des produits toxiques pour l’environnement.

La compensation carbone volontaire est aussi un chemin qu’envisagent des institutions culturelles ou des organisateurs d’évènements artistiques. Une initiative efficace si celle-ci est réalisée après avoir “réellement” tenté de réduire ses émissions carbone. Compenser ce qui ne peut être réduit est une bonne chose, si la démarche est réalisée dans les règles de l’art12, et pas seulement pour s’acheter une bonne conscience. Le monde de l’art n’est qu’au tout début de sa remise en question, et le greenwashing13 est une grande tentation pour un milieu qui peine à se décarboner totalement. Comme pour tout secteur d’activité, réduire et compenser ses émissions de GES devient une nécessité. L’art ne fait pas exception, il va lui falloir innover et sortir des schémas habituelles pour concilier transition écologique et transmission culturel.

Sources :

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