Capitaine Carbone vous emmène dans l’univers pop et gourmand de Kignon, avec l’une de ses cofondatrices, Katia Tardy. Kignon, c’est une entreprise qui fabrique des biscuits à partir des invendus de l’industrie agroalimentaire. Au-delà de cette démarche écoresponsable, les fondatrices de Kignon travaillent avec des ESAT (Établissements et services d’aide par le travail). Un double engagement pour éviter le gaspillage et valoriser le travail des personnes en situation de handicap, résumé sous le mot-valise "handi-gaspi", que le Capitaine vous invite à découvrir !
Bonjour Katia, vous êtes un trio féminin à la tête de Kignon, qu’est-ce qui vous a réuni sur ce projet ?
Bonjour Capitaine ! Louise, Alix et moi sommes toutes les trois ingénieures dans le secteur de l’agroalimentaire, donc on a toutes une formation scientifique. Après nos études, nous avons chacune de notre côté travaillé dans l’industrie agroalimentaire, où on a énormément appris. Mais en étant au cœur du réacteur, on s’est aussi rendu compte des biais de notre alimentation et des impacts sociaux et environnementaux parfois très néfastes qu’elle peut avoir. C’est cette quête de sens qui nous a poussées à chercher un travail davantage aligné avec nos aspirations et notre volonté de créer plus de valeur. On a toutes les trois été recrutées, en même temps, dans une association qui œuvrait pour l’insertion des personnes en situation de handicap et qui souhaitait développer des activités agroalimentaires liées au monde du handicap. On ne se connaissait donc pas avant cette expérience. Pendant un an et demi, on a travaillé ensemble dans cette association avec un objectif très concret : mettre ce qu’on avait appris dans l’industrie agroalimentaire au service du secteur du handicap, et réfléchir à la manière de rendre les processus agroalimentaires handi-compatibles. Cette expérience nous a permis de découvrir en profondeur le monde du handicap, le secteur adapté et protégé, ainsi que les ESAT — les établissements et services d’aide par le travail. On a aussi compris que ces structures manquaient cruellement d’activités. Elles sont de moins en moins subventionnées par l’État et moins sollicitées par les entreprises du territoire, alors même qu’elles sont extrêmement volontaires pour développer de nouvelles activités, très agiles, avec des équipes et des locaux déjà disponibles. Quand nos CDD se sont terminés, le même jour, et qu’on s’est retrouvées toutes les trois à chercher un nouvel emploi, il n’y a finalement pas eu beaucoup de questions à se poser. De manière assez naturelle, on s’est dit qu’on partageait les mêmes valeurs, qu’on était très complémentaires et qu’on avait probablement une histoire à écrire ensemble. Et cette histoire, on voulait qu’elle soit autour de l’alimentation, parce que c’est ce qui nous faisait vibrer. À travers ces produits du quotidien, présents au cœur des foyers, on avait envie de contribuer à faire changer les choses. Quelques mois plus tard, on déposait les statuts de la biscuiterie et on posait les bases de ce qui est aujourd’hui la démarche Handi-gaspi.

Kignon est une biscuiterie installée à Savenay près de Nantes, en quoi est-elle une entreprise éthique du point de vue environnemental ?
L’un de nos piliers fondamentaux, c’est l’anti-gaspi. Notre métier, c’est de revaloriser des produits qui étaient destinés à être gaspillés et de leur donner une seconde vie sous forme de produits gourmands. Concrètement, on travaille sur des coproduits ou des invendus alimentaires qui, aujourd’hui, finissent souvent en méthanisation ou en alimentation animale. Alors qu’ils peuvent être valorisés autrement, avec beaucoup plus de valeur ajoutée. Le premier invendu auquel on s’est attaquées, c’est le pain. On collecte des invendus auprès de chaînes de boulangerie ou de la casse de pain issue des usines de boulangerie. Ce pain est ensuite broyé en chapelure, qui devient la matière première de toutes nos recettes de biscuits sucrés et salés. Aujourd’hui, on sauve l’équivalent de 500 baguettes par jour. Plus les mois passent, plus notre impact grandit, parce que notre atelier se développe et qu’on est capables de sauver toujours plus de matière. C’est d’ailleurs pour ça que nos biscuits s’appellent Kignon : en référence au quignon de pain, avec le “K” de la Bretagne. Cette logique de revalorisation a un impact environnemental très fort. Sauver de la matière, c’est économiser énormément d’eau. On dit souvent : “Qui sauve un pain, sauve un bain”, parce qu’il faut l’équivalent d’une baignoire remplie d’eau pour fabriquer une baguette. Aujourd’hui, notre impact représente environ 20 000 litres d’eau économisés chaque jour. Il y a aussi un vrai enjeu carbone. Toutes ces matières ont déjà nécessité des ressources, de l’énergie et des émissions pour être produites. En leur donnant une seconde vie, on prolonge leur usage et on évite qu’elles deviennent immédiatement des déchets. L’impact est donc bien plus global que la simple valorisation de matière.
Avez-vous élargi à d’autres matières premières que le pain depuis la création ?
Oui très vite, on a été énormément sollicitées par l’industrie agroalimentaire autour de toute la casse générée en usine. Les industriels produisent chaque jour un petit pourcentage de produits déclassés. Individuellement, ça paraît faible, mais quand on fabrique des tonnes à l’heure, cela représente à la fin de l’année des dizaines, voire des centaines de milliers de tonnes de matières parfaitement consommables. Souvent, ce sont des produits extrêmement nobles : des coques de macarons, des brioches, des crêpes, des gaufres, des billes de chocolat…mais qui sont écartés simplement parce qu’un macaron est trop rose, qu’une brioche est trop cuite ou qu’une bille de chocolat est trop petite. Pourtant, derrière, il y a du savoir-faire, des matières premières de qualité, de l’énergie et du travail humain. L’idée de pouvoir faire bouger les grands acteurs de l’intérieur nous a aussi énormément enthousiasmées. Nous ne sommes pas dans une logique militante d’entre-soi où l’on ne travaille qu’avec des structures déjà vertueuses. Au contraire, on préfère collaborer avec ceux qui ont un fort potentiel de transformation, parce que c’est là que l’impact peut être massif. Comme on vient nous-mêmes de l’industrie agroalimentaire, on trouvait ce défi particulièrement stimulant : montrer qu’on peut faire évoluer les modèles à grande échelle. Kignon était notre première démonstration. Aujourd’hui notre ambition dépasse largement la biscuiterie : nous voulons permettre à toute l’industrie agroalimentaire d’adopter le modèle Handi-gaspi. Depuis neuf mois, on travaille donc sur une nouvelle étape : adapter le cahier des charges Handi-gaspi qu’on avait créé pour nos propres produits directement au sein des usines agroalimentaires. L’idée, c’est d’utiliser leurs lignes de production pour sauver de la matière à grande échelle, tout en intégrant des équipes en situation de handicap sur ces lignes. Le meilleur exemple, c’est le produit qu’on vient à peine de lancer : le premier granola Kignon pour le petit-déjeuner. Il symbolise parfaitement la direction que l’on prend aujourd’hui : être capables de sauver d’autres matières, mais surtout de le faire à une échelle industrielle.
On peut se poser la question de la valeur nutritionnelle de vos recettes, étant donné que les matières premières proviennent de l’industrie ?
Oui c’est une question légitime. Déjà dans le développement de nos recettes, on fait très attention à l’aspect nutritionnel. Par exemple, tous nos produits sont moins sucrés que les équivalents industriels classiques. Quel que soit le pourcentage de matières recyclées utilisé dans nos biscuits, on veille toujours à proposer quelque chose de plus équilibré, et cette logique vaut aussi pour tous nos futurs développements. Dans notre cahier des charges, des ingrédients sont exclus, notamment certains additifs ou conservateurs, parce qu’on veut éviter de créer des produits ultra-transformés ou des “bombes à retardement” d’un point de vue santé. L’idée, c’est vraiment de construire des recettes gourmandes, mais aussi cohérentes avec nos valeurs. Aujourd’hui, on est justement en train de co-construire ce cahier des charges avec les industriels. L’enjeu, c’est de trouver le bon équilibre : proposer quelque chose de suffisamment ambitieux pour faire réellement bouger les pratiques, sans que ce soit pour autant impossible à atteindre. On mène aussi un gros travail sur les listes d’ingrédients et sur la qualité globale des produits que l’on développe. Au départ, nous étions 100 % bio. Mais on s’est rapidement rendu compte que les gisements de matières qu’on nous proposait reflétaient tout simplement la réalité de la consommation française : aujourd’hui, il y a beaucoup plus de volumes en conventionnel qu’en bio. Si on voulait sauver davantage de matières, il fallait aussi être capables de travailler avec ces filières-là. On a donc fait évoluer notre modèle : nous avons toujours une gamme bio, mais aussi désormais une gamme conventionnelle. En revanche, même en conventionnel, on reste extrêmement vigilants sur la qualité des recettes et la composition des produits.

Aujourd’hui on parle beaucoup d’entreprise régénérative, l’économie circulaire dans laquelle vous vous inscrivez avec Kignon est déjà en ce sens, mais est-ce que vous participez aussi à d’autres projets environnementaux, peut-être en lien avec l’agriculture ?
Pour être franche, dès le départ on a vraiment poussé tous les curseurs au maximum : zéro plastique à usage unique, 100 % bio,… Mais notre pilier central, celui qui guide toutes nos décisions, c’est vraiment l’anti-gaspillage. On essaie de rester très concentrées sur nos piliers, parce qu’on pourrait vite se disperser. Les enjeux liés à l’alimentation sont immenses et touchent toute la chaîne de valeur, donc il faut réussir à garder un cap clair. Tous les projets qu’on mène et tous les combats qu’on porte tournent autour de cette question-là. Ce sont autant des combats commerciaux que des combats réglementaires. On est impliquées dans différentes instances qui cherchent à faire évoluer les pratiques sur ces sujets, notamment autour du gaspillage alimentaire, mais aussi autour du bio et de la transformation agroalimentaire plus largement. Nous avons réalisé qu’aucune entreprise ne pouvait transformer seule ces enjeux. C’est ce constat qui nous a conduites à fédérer progressivement un collectif d’industriels.On essaie de créer une véritable communauté autour de l’Handi-gaspi, parce que ces enjeux nous dépassent tous individuellement et qu’ils doivent être traités collectivement. C’est comme ça qu’est née l’idée d’une sorte “d’alliance Handi-gaspi”. Depuis neuf mois, on avance déjà avec trois industriels pilotes. Dernièrement on a réuni une quinzaine de grands industriels pour partager tous les enseignements de ces premiers mois et leur dire : maintenant, il faut qu’on avance ensemble et qu’on structure officiellement cette dynamique collective.
Est-ce que votre objectif à travers Kignon c’est aussi de montrer que c’est possible d’être une entreprise qui crée de la valeur économique tout en ayant un engagement citoyen ?
Tout à fait. D’ailleurs, c’est probablement notre plus grand défi depuis le début : prouver qu’on peut concilier impact positif et réalité économique. Beaucoup de gens pensent encore que ce type de projet relève forcément de l’utopie, du bénévolat ou d’un modèle non pérenne. Or, notre enjeu quotidien, c’est précisément de démontrer l’inverse. L’agroalimentaire reste un secteur de volume : pour être rentable, il faut produire beaucoup. Comme beaucoup d’entreprises industrielles en phase d’investissement, notre priorité est aujourd’hui le changement d’échelle. La rentabilité accompagne cette montée en puissance. Depuis qu’on construit ce modèle directement avec les industriels, cette question économique est encore plus présente. Parce qu’aujourd’hui, l’industrie agroalimentaire traverse globalement une période difficile, quelle que soit la taille des entreprises. Très vite, il faut donc démontrer que la création de valeur sociale et environnementale peut se faire au profit — et non au détriment — de la valeur économique.
La communication de Kignon est très punchy, avec un ton décalé, au-delà du fait que le marketing fait partie du jeu pour vendre des produits, est-ce que c’est aussi changer le récit sur l’écologie et l’inclusivité ? Rendre ces engagements fun et désirables ?
Exactement ! Souvent, dans le champ de l’écologie, on tombe dans un militantisme qui peut devenir agressif ou culpabilisant… Comme s’il fallait être irréprochable et jusqu’au-boutiste, sinon ça ne valait même pas la peine d’essayer. Au final, cela peut décourager les gens. Parce que si chaque petit pas est immédiatement critiqué au motif qu’il n’est pas suffisant, alors certains préfèrent ne rien faire du tout. Nous, on n’avait pas envie d’aller dans une logique de culpabilisation ou de militantisme radical. Sur le sujet du handicap, c’est pareil : on peut très vite tomber dans quelque chose de très pathos, très larmoyant. Or, quand on fait ça, on ne crée pas d’adhésion, on ne donne pas envie aux gens de rejoindre le mouvement. Avec mes associées, notre conviction, c’est plutôt qu’on peut faire bouger les lignes à travers la bonne humeur, le fun et l’optimisme. On vit dans un monde très anxiogène et les gens ont aussi besoin d’énergie positive et d’élan. Ça ne veut pas dire que nos engagements ne sont pas concrets, bien au contraire. On sait exactement combien de pains on sauve chaque jour, combien de litres d’eau on économise, combien de personnes en situation de handicap on accompagne. Tout ça est extrêmement tangible. Mais on choisit de porter ces sujets avec joie et enthousiasme. Déjà parce que, pour nous-mêmes, entreprendre n’est pas toujours simple, et que si on ne garde pas le sourire, on ne déplace pas des montagnes. Et puis surtout parce qu’on pense que c’est comme ça qu’on embarque le plus de monde. Nous sommes persuadées qu’on peut dire des choses très fortes tout en gardant de l’humour et une forme d’impertinence. Je pense que c’est aussi ce qui fonctionne dans notre collaboration avec les industriels. Ce sont des grosses machines, avec des codes très installés. Nous, on arrive avec une autre énergie, une autre manière de parler des sujets. Et je pense que ça leur apporte une forme de fraîcheur dont ils avaient besoin.

Quelles sont vos perspectives aujourd’hui avec Kignon ?
On souhaite structurer la démarche Handi-gaspi sous la forme d’un référentiel, qui, à terme, pourrait devenir un label. L’objectif est dappliquer cette approche directement aux produits des grandes marques avec lesquelles on travaille. Cette démarche industrielle serait reconnue et incarnée par l’Handi-gaspi et non par Kignon qui est une marque à part entière. L’enjeu, ce n’est donc pas de créer une nouvelle marque au-dessus de celles des industriels, mais bien d’avoir un cadre commun qui fasse évoluer leurs pratiques. Ce label viendrait ainsi garantir et rendre visible le fait qu’un produit a été conçu avec un pourcentage minimum de matières recyclées, et qu’il intègre un minimum de travailleurs en situation de handicap sur les lignes de fabrication.
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