En collaboration avec le Fonds E5t, Capitaine Carbone réalise une série d’entretiens avec des femmes au leadership affirmé, engagées pour la protection de l’environnement. Ces échanges feront prochainement l’objet d’un livre — mais il est encore un peu tôt pour vous en dire davantage. C’est dans ce cadre que nous avons rencontré Awa Sagna, créatrice de la marque de maillot de bain Peulh Fulani. Une marque éthique et innovante qui fabrique le tissu de ses maillots de bain avec des plastiques collectés dans les océans.
Bonjour Awa, qu’est-ce qui a suscité ton engagement écologique et par extension la création de ta marque Peulh Fulani ?
Bonjour Capitaine, il y a eu plusieurs déclics à la création de Peulh Fulani. Ma première motivation a d’abord été de rendre hommage à ma tante défunte, Katoucha Niane, qui a été l’égérie d’Yves Saint Laurent. C’était une femme inspirante et très engagée, notamment dans la lutte contre l’excision. Elle avait ce projet de créer une mode pour les femmes, pour les aider à retrouver leur couronne, à être fières d’elles. Donc au tout début, en toute transparence, ma démarche n’était pas encore liée à l’environnement : c’était surtout une façon de poursuivre ce qu’elle avait commencé. Puis le vrai déclic écologique est venu plus tard, grâce à mon fils Marlon. Un jour, à Montpellier, nous nous promenions dans un parc avec sa petite copine Léana. Spontanément, sans que personne ne leur demande rien, ils ont commencé à ramasser les déchets par terre, des plastiques, des mégots, même des bouts de verre, et à faire des allers-retours jusqu’à la poubelle. Sur le moment, je leur ai dit d’arrêter parce que j’avais peur que ce soit dangereux. Mais en réalité, ils étaient simplement en train de montrer l’exemple.
Quelques jours plus tard, je me rends à un salon, où je rencontre les dirigeants d’une entreprise italienne qui recycle du plastique pour fabriquer de grandes bâches publicitaires. Et là, je me suis dit que je pourrais combiner la création de ma marque tout en contribuant à nettoyer les océans. Je leur ai donc proposé mes dessins et nous avons commencé à réfléchir ensemble à la manière de recycler ces plastiques pour les adapter à l’univers de la mode. C’est comme ça que l’idée a vraiment pris forme.
Comment s’est concrétisée cette idée ensuite ?
Au début, on a fait plusieurs tests pour créer les premiers tissus. Les résultats n’étaient pas très concluants, notamment parce que mes motifs, inspirés de tatouages et de motifs africains, très géométriques, demandaient un travail très précis. Lorsqu’on les imprimait sur tissu, le rendu n’était pas toujours propre. J’ai donc compris qu’il fallait simplifier le dessin au départ, puis le digitaliser correctement pour que l’impression numérique soit nette. C’est finalement le troisième test qui a été concluant. En parallèle, j’ai rencontré une autre partenaire qui a joué un rôle clé. Elle a tout de suite compris mon univers et mon envie de créer une marque qui soit à la fois esthétique et écologique. Elle m’a prévenue que c’était un vrai défi dans ce secteur, notamment pour des questions de coûts, car elle travaille habituellement avec de grandes maisons et ce type de projet est rare.
Je lui ai expliqué que je finançais le projet en grande partie sur mes économies, même si j’avais obtenu un premier soutien financier grâce à un concours de la French Tech. Elle m’a alors proposé de m’aider à réaliser les premiers prototypes, avec l’idée que je la rembourserais grâce aux premières ventes. C’est vraiment comme ça que l’aventure a commencé.
Ensuite, j’ai remporté un autre concours avec Ulule, ce qui m’a permis d’exposer au Salon International de la Lingerie et du Bain avec ma marque Peulh Fulani. Je me suis retrouvée à côté de grandes maisons comme Chantelle ou Aubade, avec mon petit stand dédié à la mode recyclée. Pour me démarquer, j’ai misé sur des couleurs fortes, des motifs inspirés des cultures du monde, des mannequins pour animer le stand et même une boutique virtuelle en 3D que les visiteurs pouvaient découvrir avec un casque Oculus aux couleurs de la marque.
Cette mise en scène a beaucoup plu et m’a apporté une vraie visibilité. Des médias comme FashionUnited et même l’organisation du salon ont salué l’initiative. À partir de là, la marque a commencé à se faire connaître. En parallèle, j’ai aussi reçu le soutien de Patrice Bégay, qui était à l’époque dans la direction de BpiFrance. Ce type de rencontres a aussi contribué à faire avancer le projet.

Est-ce que tu peux expliquer le processus de fabrication de la matière utilisée pour les maillots de bain ?
Tout commence avec la récupération de la matière première, grâce à des robots qui collectent les plastiques dans les océans. Ces déchets sont ensuite broyés puis transformés en petites paillettes de plastique. À partir de ces paillettes, on recrée un fil : un fil de polyester vierge. Ce fil est ensuite travaillé et tissé pour obtenir une matière textile. À ce stade, on obtient un tissu blanc, totalement neutre. C’est seulement après que la création intervient.
On utilise alors une imprimante digitale : mes dessins, que j’ai préalablement digitalisés, sont envoyés depuis l’ordinateur vers l’imprimante, qui les imprime directement sur le tissu. Le visuel est ainsi appliqué sur la matière de façon très précise. L’avantage de ce procédé, c’est qu’il n’y a ni colorants chimiques, ni solvants. On arrive à obtenir des tissus avec des couleurs et des motifs très riches. On peut collaborer avec des peintres, des artistes, utiliser nos propres dessins… J’ai même commencé à tester certaines choses avec l’intelligence artificielle. Pour l’instant, je ne suis pas totalement satisfaite, mais c’est intéressant d’explorer ces possibilités.
Ce procédé ouvre beaucoup de perspectives au-delà des maillots de bain : on peut créer nos propres tissus et les proposer à différents secteurs, comme l’industrie textile ou l’ameublement. Je réfléchis même à des applications dans l’automobile, par exemple pour les intérieurs de véhicules. Il y a donc bien sûr un aspect éthique, mais aussi une vraie dimension d’innovation derrière cette matière.
Comment trouver l’équilibre entre l’usage de nouvelles technologies énergivores, et l’objectif écologique de ta marque ?
C’est une question essentielle, parce que le numérique a évidemment un impact environnemental qu’il ne faut pas mettre sous le tapis. De notre côté, on essaie d’être responsable et pragmatique. Par exemple, nous travaillons uniquement avec un réseau français : nos technologies et nos hébergements sont basés en France, ce qui limite déjà une partie de l’empreinte liée aux infrastructures. Ensuite, nous faisons encore beaucoup de choses à la main. Cette dimension artisanale est très importante pour nous. L’intelligence artificielle intervient plutôt comme un outil d’appui. Par exemple, une fois qu’un patron est réalisé à la main, l’IA peut nous aider à le standardiser ou à l’optimiser. C’est vraiment une combinaison entre le travail humain et la technologie qui donne des résultats précis.
Il n’est pas question de tout automatiser à 100 %. Pour moi, c’est aussi une question de valeurs. Ayant travaillé dans la couture, je suis très attachée aux “petites mains”, aux savoir-faire créatifs. J’ai besoin de ces talents, tout comme j’ai besoin des profils tech qui maîtrisent les outils numériques. L’idée est de faire coexister ces deux univers.
D’ailleurs, au départ, je n’étais pas du tout tournée vers la technologie. J’ai une formation littéraire et pendant longtemps, je voyais l’informatique comme quelque chose de froid, presque comme un danger. C’est en travaillant plus tard avec des entreprises américaines et en découvrant l’univers du web que j’ai commencé à m’y intéresser. Aujourd’hui, j’ai une vision plus nuancée. Si on se réapproprie ces technologies, qu’on les utilise de manière réfléchie, à la fois sur le plan écologique et éthique, elles peuvent devenir de vrais outils positifs. Bien utilisées, elles peuvent même accélérer des transformations utiles et contribuer à des projets plus responsables.
Mais il y a aussi un côté plus sombre, on voit déjà les dérives possibles, et c’est là qu’il faut être vigilant. À mon sens, les États doivent aller beaucoup plus vite pour poser un cadre juridique clair autour de ces technologies. Je pense qu’on n’a pas encore pleinement pris la mesure de la « guerre numérique » dans laquelle nous entrons. Nous ne sommes pas suffisamment formés à ces enjeux. Moi-même, je m’y intéresse parce que j’ai la chance d’être entourée d’amis dans la tech qui me montrent régulièrement les nouveautés. Eux voient surtout le potentiel incroyable, tandis que moi, avec mon regard de maman, j’ai aussi ce réflexe de prudence.
Pour moi, il y a donc deux urgences. La première, c’est l’éducation : il faut apprendre très tôt aux jeunes à utiliser ces outils, à protéger leurs données, à comprendre l’impact environnemental, etc. La seconde, c’est la mise en place rapide d’un cadre légal par les responsables politiques, pour protéger les citoyens et encadrer les usages. Car malgré ces risques, je reste convaincue que l’intelligence artificielle peut être une alliée de l’écologie si elle est bien utilisée. Elle peut, par exemple, aider des robots ou des drones à repérer les zones où s’accumulent les déchets plastiques dans les océans, afin de les collecter plus rapidement.
Tout l’enjeu est donc de trouver l’équilibre : faire en sorte que la technologie reste au service de l’humain, de manière éthique et bienveillante, et non l’inverse. C’est sans doute l’un des plus grands défis de notre époque.

D’un point de vue économique, comment s’en sort-on pour lancer une entreprise éthique comme la tienne ?
Honnêtement, c’est très difficile. Il n’y a pas longtemps, lors d’une interview sur BFM TV, je le disais très clairement : j’ai mis toutes mes économies dans ce projet. À un moment, je me suis même dit que j’allais être ruinée. Mais j’y crois à 300 %, alors je continue.
Au début, la première banque qui m’a fait confiance m’a accordé un prêt de 60 000 euros. En parallèle, j’avais aussi obtenu un prêt à taux zéro via Initiative France, avec le dispositif Excellence Quartier, ainsi qu’une garantie bancaire grâce à la BpiFrance, un dispositif encore assez méconnu mais très important pour les entrepreneurs. C’est vraiment grâce à ces outils que j’ai pu réunir mes premiers financements.
La difficulté, ensuite, c’est la pérennité. Quand vous lancez un projet disruptif, les banques sont souvent décontenancées par la nouveauté et ont dû mal à les financer largement et sur la durée pour leur laisser le temps d’émerger. Moi j’ai la chance d’avoir aussi un autre métier, celui d’actrice, qui me donne de l’oxygène du point de vue de mes finances. Mais la majorité des entrepreneurs n’ont pas cette sécurité. Beaucoup de PME qui ont démarré en même temps que moi, y compris parmi les lauréats de la French Tech, ont malheureusement dû fermer.
Je crois qu’il est primordial aujourd’hui en France d’encourager les banques à faire davantage confiance aux projets innovants et aux femmes entrepreneures. Et dans l’autre sens, il faut aider les entrepreneurs à mieux comprendre les mécanismes financiers, à dialoguer avec leurs partenaires et à structurer leur projet pour le rendre viable. C’est comme ça que des initiatives éthiques et innovantes peuvent réellement voir le jour et durer.
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